La sortie d’un film des frères Hughes pour ceux qui connaissent leurs œuvres précédentes représente toujours un événement. A vingt ans, ils avaient, après six ans d’efforts, enfanté dans la douleur l’admirable et incompris Menace II Society. A vingt-six ans, dans l’indifférence générale, ils signèrent le cinglant Génération sacrifiée. A l’âge où d’autres engagent leurs premiers pas cinématographiques, les frères Hughes franchissent un palier supérieur dans une carrière déjà prometteuse en imposant From Hell.
Ce film est un symbole à double titre. Ce n’est pas une première à Hollywood, mais ils confirment une insolente précocité, les jumeaux Hughes ont su conquérir la confiance d’une major prestigieuse. La Twenty’s Century Fox a confié une centaine de millions de dollars pour les laisser accomplir leur rêve de film d’auteur à gros budget (on peut supposer que les nababs d’Hollywood ont dû estimer que deux têtes pensantes valaient mieux qu’une pour mener à bien un tel projet).
Ensuite, qu’on le veuille ou non, ce film illustre à bon escient un tournant dans l’histoire du cinéma américain. Il confirme la réussite des afro-américains dans une industrie qui pendant longtemps ne voulait pas d’eux.
Oscar Michaux, en grand précurseur s’essayait dans les années vingt à séduire un public friand de « race movies ». Cinquante ans, peu de films afro-américains indépendants plus tard, Melvin Van Peebles remettait les pendules à l’heure avec Sweet Back… ouvrant la voie à Pam Grier, Denzel Washington et Morgan Freeman ; des valeurs sûres d’Hollywood aujourd’hui.
Bien sûr, les rejetons Hughes ont lutté comme leurs illustres aînés tant Menace II Society et Génération sacrifiée ont été conçus dans la peine et le désarroi. Mais ils ont obtenu en trois films ce que Michaux n’a guère connu de son vivant. Plus intéressant est le fait que From Hell n’est pas « un film déterminé par la race ». Il ne prend pas comme cadre de référence étroit l’origine de son auteur. L’ancrage communautaire loin d’être un défaut a valu à Spike Lee le parcours exemplaire et militant qu’on lui connaît. Sur ce même terrain, les frères Hughes ont choisi le contre-pied. Le résultat fascinant, c’est l’univers gothique que déploie ce beau film d’époque s’inspirant de la remarquable BD de Allan Moore et E.Campbell. L’œuvre des Hughes retrace les épisodes sanglants de la vie de Jack l’Eventreur. En effet, au milieu du dix-neuvième siècle, la police de Londres humiliée par un tueur insaisissable dépêche un jeune enquêteur incarné par Johnny Depp dont le professionnalisme finit par déranger les hautes instances du royaume. Dès lors, tout en s’attachant à dépeindre les rues hostiles des bas-fonds de l’East End avec un souci exemplaire du détail, même dans les plans d’ensemble, le duo Allen et Albert Hughes tire aussi son épingle du jeu dans le registre du polar sombre. Ils sont servis dans leur vaste entreprise par l’incomparable Johnny Depp qui apporte son charisme romantique. Il endosse ce rôle magnifique avec l’assurance qu’offre un complet sur mesure de Saville Row.
De nombreuses scènes de crimes, c’est la norme dans toute histoire de tueur en série, mais ici les deux prodiges remplacent l’outrance par l’économie, préférant une stylisation intelligente plutôt que de céder à l’attrait du sang. En effet, on y compte peu de corps abîmés.
Les références à d’autres grands cinéastes sont bien disséminées et soulignent une cinéphilie qui va de John Ford à David Lynch. Le comble de la mise en scène à plat et du chaos maîtrisé donc…
On entend de ce côté-ci de l’Atlantique des critiques pusillanimes et blasés s’en prendre au film. Ne boudons pas notre plaisir. Bien au contraire… Constatons avec bonheur qu’avec From Hell, les frères Hughes nous reviennent pacifiés et grandis.
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