jeudi 29 mars 2012

Philo US : La pensée américaine contemporaine.

La pensée américaine contemporaine

(sous la direction de John Rajchman et Cornel West)
P.U.F. coll. Philosophie d’aujourd’hui, 1991, 406 p.


            « La pensée américaine contemporaine » dont rend compte l’ouvrage est celle qui a progressivement émergé dans les années cinquante et soixante. En mettant fin au règne quasi sans partage de cette pensée européenne qu’est la philosophie analytique des immigrés autrichiens et allemands, la philosophie en Amérique est devenue américaine. Ou plutôt, elle l’est redevenue. Si Tocqueville pouvait écrire dans les années 1835-1840 qu’il n’y a pas de pays « où l’on s’occupe moins de philosophie qu’aux Etats Unis », il aura fallu attendre quelques décennies seulement pour qu’apparaisse la première philosophie authentiquement américaine, à savoir le « pragmatisme » de Pierce et de James. Si celui-ci n’a jamais totalement disparu, il fut cependant occulté par le succès intellectuel et institutionnel de la philosophie analytique. Ce n’est qu’une fois cette dernière jugée trop « professionnelle », trop technique, mais surtout trop « négative » et incapable en définitive d’avoir une quelconque prise sur le monde, que la philosophie autochtone a pu renaître sous la forme d’un « néo-pragmatisme ». Même si la philosophie analytique d’extraction européenne ne fut pas purement et simplement supprimée, même si elle est toujours présente comme style d’interrogation philosophique, il n’en est pas moins vrai qu’il y a aujourd’hui une pensée qui peut se dire américaine.
            C’est cette pensée émergente que le livre présente. Caractérisée par un refus de demander des certitudes et des fondements, par une méfiance viscérale à l’égard du langage, par un souci de ne jamais « bloquer l’enquête », la pensée américaine est multiple. Le titre de l’ouvrage est trompeur en ce sens: peut-être devrait-on parler des pensées américaines contemporaines. Ne cherchant pas à être exhaustif, J. Rajchman et C. West ont plutôt tâché de nous faire sentir l’esprit philosophique de cette nouvelle nation-philosophe. A travers treize contributions des plus grands philosophes américains du moment, on peut saisir les orientations philosophiques de cette pensée, les problèmes qu’elle se pose, le type d’interrogation dont elle fait usage, les méthodes qu’elle emploie, les tensions qui l’animent. « Il [le présent recueil] ne traite pas d’une fin de la philosophie mais des nouvelles manières de philosopher qui sont en train de raviver le débat intellectuel américain ». Les philosophes américains post-analytiques ont notamment orienté leurs réflexions vers trois axes que sont la théorie littéraire, les théories scientifiques et la philosophie politique, dite « morale » aux U.S.A. Chacun de ces axes fait l’objet d’un chapitre du livre.
            En Europe, en France surtout, on répugne à lire un livre portant sur la philosophie américaine, contemporaine ou non. Sa difficulté, sa technicité, son style, il faut bien le dire, n’ont rien de véritablement attirant. Toutefois, le vrai obstacle à sa lecture consiste surtout dans le fait que nous nous sentions étranger à cette pensée. Ce ne sont pas nos problèmes qui semblent posés là, ce ne sont pas nos concepts qui sont employés, ni notre manière d’interroger etc. On pourra dire que c’est là une bonne raison de le lire. N’est-ce pas faire acte de philosophe que d’accepter de remettre en cause, ne serait-ce que le temps d’une lecture attentive, son propre questionnement et cheminement philosophique en le confrontant à celui des autres ? Ne serait-ce que pour cette raison, il faut le lire. Et puis, à sa lecture, on s’aperçoit que les problèmes « américains » ne sont peut être pas si différents des nôtres que cela. Le nihilisme dans lequel vit cette pensée américaine, son scepticisme, son regard hyper-critique à l’égard de l’activité même de pensée, via sa critique du langage (héritée de la philosophie analytique évidemment), sont fort proches de la situation philosophique européenne contemporaine. En Amérique aussi « Dieu est mort ».
            On pourra reprocher au livre, mais surtout à la philosophie américaine, son « ethnocentrisme ». La philosophie ne se doit-elle pas d’être universelle ? Comme l’écrit J.F. Lyotard dans sa présentation de l’édition française, la géophilosophie est un « monstre ». C. West, dans la postface du recueil, attire l’attention sur « l’ethnocentriste sans honte » qu’est R. Rorty «qui pense qu’il n’y a pas d’autre civilisation qui mérite d’être préférée à l’Occident moderne ». Faut-il pour autant ne voir dans ce recueil qu’un simple manifeste de l’idéologie impérialiste américaine ? Non, même si l’on doit cependant toujours garder à l’esprit que les textes qui nous sont donnés à lire sont peut-être plus américains que philosophiques. Mais alors, il faudra également penser que les textes philosophiques français sont peut-être plus français que philosophiques ? Avec de telles idées, on risque fort de renoncer très tôt à lire de la philosophie. Sans doute vaut-il mieux, comme le recommande J.F. Lyotard, ne voir là que des « jeux » ou des « genres » de discours hétérogènes qui, « en Amérique comme en Europe » sont « la réflexion, à la recherche des puissances « du langage » ».

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