jeudi 29 mars 2012

Le Prix du pardon: Mansour WADE

         Il est réjouissant d’observer le travail d’un artiste en pleine possession de ses moyens. L’impression qui se dégage du film Le prix du pardon est que son auteur, le réalisateur sénégalais Mansour Wade possède le talent d’un conteur ou d’un fabuliste. Il sait s’exprimer en images, mais en prenant appui sur ses racines africaines, aidé par des interprètes unis pour jouer ensemble le drame poignant de la jalousie. Ce thème universel sous-tend un film qui fait la part belle aux sentiments à vif. Toutefois l’importance des mythes africains utilisés dans l’intrigue entraîne une dramaturgie presque intraduisible dans les termes habituels. Ce film en forme de fable montre assez bien que le fantastique ou la féerie sont des éléments compatibles avec l’expression d’un certain tragique… Hubert Koundé, acteur profond, sensible, chevronné compte on le sait, plusieurs films ou pièces de théâtre à succès depuis La Haine. Il étonne ceux qui jusqu’ici n’avaient retenu que l’aspect tout en tchatche de son jeu qui gagne ici volontairement en nuance. Cet interprète de plus en plus lucide dans ses choix a eu raison de se laisser porter par ce film au sujet intense et émouvant dont voici le sujet. Dans un mythique village de pêcheurs précolonial au sud de l’actuel Sénégal, les habitants craignent une mer souvent meurtrière dont la traversée est pourtant indispensable à leur survie. Yatma seul contre tous décide de prendre un bateau pour affronter le grand large. Revenu, il se voit fêté en héros comme peut l’être toute personne qui sort vainqueur d’un péril. Il est surtout aimé par la plus fantastique beauté du village et ignore la haine que lui voue son meilleur ami, le méchant Mbamik (H.Koundé). Quand celui-ci tue Yatma et jette son corps à la mer, personne n’ose ouvertement l’accuser du crime tant le père de Mbamik impose une sorte d’omerta au village sur le meurtre infâme de son fils. Au bout de quelques mois, la belle Maxoy d’abord méfiante, accepte d’épouser ce soupirant aux mains sales. Peu après leur mariage, elle apprend qu’elle est enceinte de Yatma et décide qu’elle ne veut pas de relations sexuelles avec Mbamik et qu’il devra élever le fils de celui dont il est le meurtrier en signe de pardon. Le prix du pardon fixé de l’au-delà n’était décidément pas assez élevé pour le fantôme de la victime…
Tout scénario de film développe une énergie interne qui lui est propre, parfois difficile à cerner. Le plaisir du spectateur dépend beaucoup de ce sens de la succession des évènements. Il est remarquable chez les meilleurs metteurs en scène. Mansour Wade possède aussi ce sens de la dramaturgie comme nous l’apprécions chez  Med Hondo. Chaque partie de son scénario est parfaitement orchestrée. Chaque séquence du film est bien située et rien n’est à reprendre. Il connaît la proportion à donner à un détail et sait l’inscrire dans un vaste ensemble sans être débordé par l’ampleur de la tâche.
Peu de cinéastes aiment suffisamment la lumière et l’ont bien restituée dans leurs films. Wade privilégie les couleurs tendres ou les couleurs fortes, autrement dit, les images pleines de contrastes. Une lumière qui rend l’ombre plus obscure, une ombre qui accentue la lumière, annonçant de nombreux désastres. Elle irradie le film du début à la fin. En observant ces paysages africains, on s’étonne de voir le ciel s’assombrir d’une façon si peu compatible avec le climat traditionnel du Sénégal. Le temps est un personnage, la lumière est un personnage, le paysage est un personnage au même titre que les divers protagonistes. Comme si ces éléments naturels se concertaient pour affecter le temps précaire des humains. Les plans moyens ou très serrés qui sont nombreux dans ce film contribuent à fixer comme des cadres rigides la vulnérabilité de ces hommes et de ces femmes prisonniers de leurs sentiments. Nous ne faisons ici que donner un modeste aperçu des thèmes qui rendent ce film si attrayant…

Aujourd’hui, dans la jungle hebdomadaire des sorties de films, la concurrence est si vive qu’il faut se faire une place au coupe-coupe… Souhaitons à Mansour Wade  un bon et solide avenir cinématographique, afin de revoir plus souvent ses films sur grands écrans.

Article inédit de novembre 2006

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